Tout est minutieusement pensé dans les publications de Roland Halbert. Les couvertures de ses deux derniers recueils Petite Pentecôte de haïkus et Le Pollinier sentinelle l’affirment au premier regard. Une encre, une calligraphie où le mouvement se répète, inversé, tel un oiseau qui s’envole et se pose (le premier et le dernier poème ne sont-ils pas dédiés chacun à un oiseau ?) jeu repris par la disposition du fragment d’estampe sur les quatrièmes de couverture, assurant le lien entre les deux ouvrages.

Recherche et réalisation fouillées, où tout est signifiant. Ainsi, la disposition des haïkus de La Petite Pentecôte mérite un regard aiguisé, dans ce qu’elle révèle et soutient du sens des textes. Lignes arrondies, tels les cernes du « vieux chêne couché » et du « cadran solaire » ; fusant comme des ailes, celles du « ventilo en panne » ; verticales comme une cathédrale où s’élever avec « les moineaux de Saint-François ».

Cette originalité est la seconde signature de l’inventeur qu’est Roland Halbert ; vouloir l’imiter serait vain, sauf à commettre un plagiat privé de sens. C’est toutefois dans le respect de la tradition japonaise que se présentent les cinquante haïkus, selon le fil des saisons, sans oublier la cinquième, chère au pays du Soleil Levant, et que l’auteur développe dans son premier article, dans Le Pollinier sentinelle. Oiseaux, insectes, végétaux, fleurs, temps météorologique les inspirent… et les maîtres japonais de souffler à Roland Halbert l’art de la dérision souriante, de l’humour léger, faisant se muer les langues de feu de la Pentecôte en autant de sourires et d’éclats égayés :

Au chant du coucou, / je cherche un sou dans ma poche… / Trouvé un grand trou !

ou encore, bien scandé et musicalement ponctué :

Pour seule lumière / sur le chemin de Saint-Jacques, / une ampOule au pied !

L’auteur donne la clé de ses sources dans Le Pollinier sentinelle, avec Ryôkan, Sengaï, Bashô, Hokusaï, autant de maîtres dont il a fait siens les principes fondamentaux : « patine, légèreté, caractère cocasse ». Il ne manque pas davantage d’appliquer le principe selon lequel « l’homme se retrouve à hauteur modeste du brin d’herbe ou le nez humblement dans les branches, face à ses contemporains que sont les bêtes » (dans Utamaro, résonance du souffle) pour preuve : Sureaux odorants ! / Je suis la cétoine enfouie / au coeur des syllabes.

À l’instar de Balthus dont il dit, dans l’article qu’il lui consacre : « Il ne se déguise pas, ne joue pas à l’Oriental (genre Loti), ne japonise pas par coquetterie », Roland Halbert inscrit son style avec la plus grande authenticité dans la tradition japonaise. Peut-on ignorer qu’il a une maîtrise approfondie de leur langue pour avoir vécu sur le sol de ses maîtres ?

Autre originalité, due au linguiste passionné qu’est l’auteur et que le titre, Petite Pentecôte de haïkus, laisse pressentir : trouver, en regard de chaque poème, sa traduction en deux langues, faisant entrer dans les pages anglais, allemand, italien, russe, japonais, latin (qui ose encore penser qu’il s’agit d’une langue morte ?)… de quoi se croire touché (sauf peut-être pour le russe et le japonais) par la miraculeuse faculté des saints apôtres ! Dans sa préface, R.H. met le lecteur en garde contre les lieux communs qui déprécient la traduction. On ne peut qu’acquiescer en constatant combien, ici, chaque traducteur se fait l’auteur d’une création poétique, puisant dans les ressources de sa langue, pour rendre en finesse, au moyen de véritables trouvailles littéraires, l’esprit allusif du texte original, choisissant les mots qui sonneront en belles assonances (The broken clock – Colore dell’angelus ! – Strong smelling melon), selon le principe de « poésique » cultivé par Roland Halbert. En cela, la traduction apparaît comme un moyen d’aborder les arcanes du haïku et il est à parier que chacun des traducteurs soit en passe de devenir un excellent haïkiste. Lire des haïkus… voilà qui ne se pratique pas sans s’imprégner des subtilités de cette poésie particulière. Écrire des haïkus… voilà qui ne se pratique pas sans se mettre en harmonie avec l’esthétique du genre.

S’il se refuse à donner une définition à l’emporte-pièce du haïku, Roland Halbert donne les clés pour les lire et les écrire. Passeur et initiateur de talent, il guide cet apprentissage tout au long des 17 articles dans Le Pollinier sentinelle. Consacrés à des peintres, musiciens, poètes d’époques et d’horizons géographiques différents, ils trouvent une surprenante unité grâce à la focale du haïku. Que l’on soit apprenti lecteur ou apprenti haïkiste (est-on autre chose qu’un éternel apprenti dans ce genre ?), ils constituent une indispensable et véritable initiation, loin des approximations que se permet « la presse qui… croit bon de nous expliquer avec une compétence aussi empressée que discutable, ce qu’est ce « poème mineur »(sic). » lit-on dans l’article à propos de T. Tranströmer, et Roland Halbert d’affirmer « Pour le haïkiste, la position la plus juste n’est pas de démontrer, mais tout simplement de montrer. » (La voix de la source : Georges Bogey). Aucune déclaration pontifiante dans ces relations où chaque artiste est approché à travers son art, la voix de chacun permettant à R.H. de glisser les principes clés, de faire saisir, par les exemples qu’offrent les particularités de chacun, les éléments fondateurs pour l’écriture du haïku. « La première chose à faire est de s’oublier », dit Balthus ; Max Jacob « Enlève l’eau que tu as dans l’esprit » et surtout « Trouvez votre coeur et changez-le en encrier. »

S’il sait se montrer discret, le maître Roland Halbert n’en est pas pour autant complaisant. Ses commentaires secouent, les habitués de la contemplation du nombril n’ont qu’à revoir leur point de mire puisque « un haïku réussi perce la bedaine de l’ego aussi sûrement que la pointe d’un canif. » affirme-t-il. Lui-même montre le chemin de l’humilité dans l’autodérision qu’il exerce avec pertinence et impertinence mais justesse :

Hiver bien trop long… / J’envisage le mariage / avec ma chaudière !

Piqué par / un frelon asiatique, / mon haïku enfle du pied !

À l’invite de Jean Follain, cité par R.H. dans l’article à son propos, « prenons le temps de tout compter/et de lire l’écriture fine. » et notons dans ce dernier poème, ajoutées au choix grandissant des caractères, les syllabes « en trop » de l’heptasyllabe placé à la fin – la forme, une fois encore, soutient le fond. Haïkiste-maître ou maître-haïkiste, R.H. illustre son affirmation et montre plutôt qu’il ne démontre.

De même, il montre, en les inventant, des formes innovantes telles que le « haïbun-critique » avec Balthus, l’oeil des saisons, en mêlant des haïkus à la prose ; telles que la « poésie-critique » avec Bashô, le fou de poésie et La Taupe et l’Aigle : Tomas Tranströmer.

De toute évidence, R.H. suit le conseil de Max Jacob et fait de son coeur un encrier en écrivant avec une sensibilité à fleur de mots ces lignes qui achèvent L’idéal du haïku, Jean Follain : « Il n’y a pas à dire : les poètes demeurent. Ils demeurent à jamais les seuls Rois mages du Verbe et de la vie. »

Par bonheur, les éditions FRAction contribuent à ce que « les poètes demeurent » en publiant des ouvrages de haute tenue, dont les dos colorés forment une belle collection. Que ces lignes adressées à Jean Follain se fondent à vous, Roland Halbert, poète, passeur, éveilleur, initiateur que vous êtes dans le partage de votre talent.

par Marie Népote paru dans PLOC! juin2015


Petite Pentecôte de haïkus & Le Pollinier sentinellePetite Pentecôte de haïkusLe Pollinier sentinelle

de Roland Halbert aux éditions FRAction 2014 – prix 17 € l’un