Roland Halbert, Le Cantique de Caravage ou la seule gloire de la couleur, Editions FRAction

Il y a trop de livres sur Caravage dans les boutiques mais s’il devait n’en rester qu’un ce serait celui-là.

Dans un cadre calendaire qui ne s’embarrasse pas de déranger ou non celui des saints, Roland Halbert nous ouvre vers le maître du clair-obscur un chemin neuf entre la pourpre cardinalice du Saint Jérôme écrivant et le sang de la Décollation de saint Jean-Baptiste.

Trois voix s’y déclarent, voix du poète, de l’historien et du voyageur, dont les sources tutélaires évoquent notamment Baudelaire, Mallarmé, Giono. Nourries par une connaissance profonde de l’histoire de l’œuvre, ces voix tissent, dans une écriture dont l’étymon stylistique serait la synesthésie, un réseau de signes où l’esprit convoque et conjugue tous les sens. Elles y développent, dans une dialectique de l’ombre et de la lumière, du sacré et du profane, de la terre et du ciel, cette « approbation de la vie jusque dans la mort » (Georges Bataille) qui habite le chant du Jeune saint Jean-Baptiste au bélier, course éperdue, à tombeau ouvert, en écho peut-être au « galop » du Cœur-Cerf de Giono.

Tour à tour grave et facétieux comme on pourra en juger dans le morceau d’anthologie qu’est la visite chez le psy, et se jouant de tous les registres, Roland Halbert projette sur l’atmosphère obombrée du monde de Caravage, son côté Mallarmé, dirait Proust, une lumière nouvelle jusque dans les plus infimes détails, qu’il faut voir à la loupe, telles ces griffures presque imperceptibles sur le pied de la table de Jérôme, traces fugaces de son compagnon emblématique. Et il nous suggère encore de relire autrement nos contemporains ou de revoir le Taxi Driver de Martin Scorcese à l’aune de La Vocation de Saint Matthieu.

Ce livre est une véritable « leçon de Ténèbres » pour tous ceux qui souhaitent connaître et comprendre Caravage. Ils y apprendront que tout y est vrai quel que soit le règne – et les manchots de Kansas City ne s’y sont pas trompés – : les plumes d’un ange comme la moindre fleur des champs. Réalisme de Caravage ? Si l’on y tient et si l’on n’y entend pas seulement la crasse aux pieds des pèlerins, la verrue au front de Joseph ou encore le ver dans la Corbeille de fruits. Mais disons plutôt, réelles présences (Georges Steiner) qui donnent la mesure de l’abîme entre Caravage (taxé parfois d’Antéchrist, note Roland Halbert) et l’iconoclasme contemporain : la Joconde de Marcel Duchamp ou le Piss Christ d’Andres Serrano ne sont que plaisanteries de potaches face aux prostituées dans lesquelles Caravage a littéralement incarné Judith, la Vierge ou Madeleine.

Et c’est cela que Roland Halbert nous fait ressentir mieux que personne dans son Cantique de Caravage.

Philippe Arnaud

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