Voilà bien un livre qui devrait faire quelque bruit chez les pontifes parisiens, si tant est qu’il
leur parvienne ! En effet, Roland Halbert et les éditions Fraction, avec Le Parloir aux oiseaux,
atteignent là le niveau des meilleures publications du domaine poétique de ces dernières années,
ce que les précédentes publications pouvaient aisément laisser pressentir, et que renforce,
paraissant conjointement, La Becquée du haïku, vingt-cinq poèmes avec oiseaux par ce spécialiste
reconnu de l’expression orientale, lesquels comportent sur la page opposée une traduction en
anglais par Gérald Honigsblum : Oiseau cantonnier / à la gorge rouge orange / donne-moi du feu ! Le tout
avec une qualité d’impression et une iconographie remarquables à l’égal de la mise en page de ces
deux recueils, qu’il s’agisse de portées musicales, d’idéogrammes japonais ou autres signes
cabalistiques, du moins pour le profane qui pourrait bien y perdre son latin – quand latin il y a –
ainsi que son vieux « françois » !

Alors, est-ce bien encore de la poésie dont nous parlons ? Eh bien, cher lecteur, nous entrons
ici en « poésique », néologisme précédemment usité par l’auteur, poète et musicien, qui a su créer
à son usage cette « parlance » s’adaptant parfaitement à son propos et chantournée avec maestria
pour nous introduire dans ce « parloir » dont nous ne sortirons pas indemnes. Un livre étonnant
dans tous les sens du terme et détonant, érudit et familier dans ses rencontres, iconoclaste et
louangeur à la fois, la démonstration éclatante de ce à quoi peut aboutir le talent conjuguant les
mots et les sons : Voici, voilà, / lecteur bénévole /-vole /-vole, / toute une volière / aussi attentive / qu’un
orphelinat de flûtes / sous le charme / d’un nouvel Orphée, / rapiécé de passereaux / et de paradis !…

Roland Halbert est devenu ce maître-ès-poésique, cet art particulier dans le quel se glissent une
sensibilité, un ressenti à lui seul échus, à l’image de ce Poverello d’Assise qui sacrifia tout aux
déshérités.

Vous aurez noté cinq « chantelettres » et non chantefables, placées sous l’égide de Dante,
Claudel, Jammes, Fréchette et Rilke puisque, auteur cultivé et médiéviste averti, il sait que de
l’enluminure à la lettre adressée ou au livre dressé comme une stèle-hommage, il n’y a que le mot,
les mots avec lesquels il joue – au sens ludique et musical –, du lexique musicographique à
l’onomatopée façon aztèque, à l’interprétation du langage oiselier comme Clément
Janequin : Paies-tu / Un pot, / Tonton ? Paies-tu / Un pot, / Tonton, / Dis ? (le pigeon ramier), donc
de Janequin à Messiaen, tissant ainsi matière sonore, sans doute un opéra-rock en écho au Saint
François d’Assise du compositeur (qui notait, lui aussi, les chants d’oiseaux), n’omettant rien des
cinq représentations picturales de « La Prédication aux oiseaux » des maîtres italiens d’avant la
Renaissance, donnant à voir et à entendre, glissant de la prose rythmée au haïku et au slam,
toujours évoquant, invoquant son frère François au long de ses pérégrinations à Assise et
alentour dans les cinq hauts lieux de l’Italie franciscaine pendant les cinq années (encore le
nombre cinq !) que cette quête lui a demandé.

Un voyage étourdissant de connaissances et de reconnaissance disséminées à travers ces
pages, où la disposition typographique aérée – difficile à reproduire ici – donne aux textes l’envol
qui sied à la gent ailée et à la rêverie poétique. De la citation classique au vocabulaire informatique
en passant par le parler rural des Mauges natales du poète, le lecteur se trouve happé par cette
sorte de dévotion frénétique en toute fraternité, aussi bien avec le va-nu-pied à la robe de bure
qu’avec l’homme Halbert présent et souffrant, comme lui en oisellerie, en sorcellerie, devrait-on
dire (il y est même fait appel au « chaman » Jim Harrison), tant le miracle de l’expression est
subjuguant, mais n’oublie jamais le terre-à-terre, tel que le rappellent en bas de page les requêtes
dysorthographiques des abandonnés de nos rues. Dans cette Babel ornithologique, cette Bible
aux multiples langues (Babel n’est pas si loin de Bible !), le poète se meut, reprend souffle, se
recueille, accueille et reçoit ce don du silence qui lui ouvre l’écoute du monde, dans celui qui vit
haut dans les airs ou à ras de terre, y mêlant son chant au gré de son pèlerinage et des vocables
suggérés par sa « mimologie », ses harmonies imitatives, dans une symbolique universelle avec
pour acmé cette vignette d’actualité saisissante, résumant tout comme dans un procédé
cinématographique (il est bien question de scénario) ou comme dans une symphonie, une
cadence parfaite.

Ainsi, Roland Halbert dont le Blues pour Cadou portait déjà la marque d’une personnalité
littéraire hors norme – ce « son » différent revendiqué en épigraphe –, confirme et affirme que sa
propre polyphonie a sa place dans ce concert céleste où le poète écrit sa partition unique, puisque
selon H. D. Thoreau : « Tout le secret des choses tient dans le chant d’un oiseau. » Et c’est
évident, il lui sera beaucoup pardonné comme il le demande à frère François :
Pardon / si, avec mes vers boiteux / et mes syllabes friables / comme des appeaux / j’ai bâti ta chapelle / à demi bancale. / Que ceux / qui aiment / le swing / me suivent / et dansent !

Claude Serreau

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